Guillaume Apollinaire : Le Pont Mirabeau    

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine.


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse

                  
Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure


Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

 

                                                Guillaume Apollinaire, Alcools, éd. Gallimard

 

Apollinaire (1880-1918) publie ses premiers vers (poèmes) dans une revue parisienne en 1901 sous son vrai nom, Wilhelm Apollinaris de Kostrowitsky. Employé de banque, puis journaliste, le jeune Apollinaire se consacre essentiellement à la poésie. En 1909 parait son premier ouvrage, L’Enchanteur pourrissant. Apollinaire participe activement aux évolutions culturelles de l’époque en signant un manifeste futuriste, mais aussi un des premiers essais sur la peinture cubiste. Il publie une pièce dont le sous-titre comporte le terme « surréaliste » et devient un précurseur de ce mouvement. E, 1913, le poète publie Alcool, son œuvre maitresse. Apollinaire est mobilisé pendant la Première Guerre mondiale. En 1916, il est blessé au crâne par un éclat d’obus. Convalescent, en 1917, il devient un guide pour l’avant-garde artistique. La grippe espagnole l’emporte prématurément en 1918.

Alcools est l’un de ses plus importants recueils qui regroupe ses poèmes les plus connus, composés entre 1989 et 1912. Malgré la diversité de ses sources d’inspiration, le recueil retrouve son unité dans sa tonalité nostalgique et dans le réseau de ses images : le motif lyrique traditionnel de l’amour perdu est renouvelé par l’esthétique de la surprise et par les innovations formelles (abandon de la ponctuation).

Succédant à Zone, Le Pont Mirabeau s’inspire de la rupture du poète avec Marie Laurencin, une peintre avec laquelle il entretint une relation. Le pont se situe à Auteuil et était emprunté par Apollinaire lorsqu’il rentrait de chez sa maitresse. Le poète y évoque la fuite du temps semblable à l’eau qui s’en va et ainsi la fuite de l’amour. Seule la peine de l’artiste demeure intacte malgré le temps qui coule.

Le poème se compose de 4 quatrains (quatre strophes) et d’un refrain sous forme de distique (deux vers). Le premier vers du poème est repris à la fin de la 4ème quatrain. Le refrain est un heptasyllabe (sept syllabes). La métrique dans ce poème est plus traditionnelle que ses autres compositions poétiques.

Il y a beaucoup de répétition dans Le Pont Mirabeau, ce qui donne au lecteur un sentiment de monotonie, de tristesse et de complainte.

 

Le calligramme

Apollinaire, Calligrammes, 1918

A côté des textes qui adoptent une présentation conventionnelle (la forme fixe), le recueil Calligrammes contient des textes dont la disposition graphique forme un dessein. Bien que le procédé remonte à la plus haute Antiquité, il apparait au début du siècle comme une innovation, et contribue à rapprocher la littérature des autres arts.

 

La colombe poignardée et le jet d’eau

L’ensemble du recueil intitulé Calligrammes et sous-titré « Poème de la paix et de la guerre » est traversé par l’expérience personnelle d’Apollinaire sur le front de la guerre de 1914. Victime des gaz à plusieurs reprises, blessé à la tête en 1916, son corps en porte les marques. Son écriture se veut l’expression moderne de cette souffrance. C’est une tentative de transformation de l’horreur en poésie, en particulier grâce à ces « poèmes paysages » qui dessinent une autre réalité. Ils sont aussi une invitation à repenser notre rapport à la lecture. La forme même des textes nous pousse en effet à ne plus privilégier la seule lecture linéaire.

Dans la partie supérieure du calligramme, les prénoms féminins renvoient aux amours passées en particulier à Annie (il s’agit d’Annie Playden) et Marie (Marie Laurencin).

Dans la partie inférieure, ce sont des noms masculins que l’on trouve. Apollinaire évoque ses amis : des peintres, des poètes et d’autres artistes moins connus aujourd’hui du grand public.